jeudi 21 mars 2019

Perspectives...


Un jour, un ami rentrant de Chypre nous a offert une petite icône du Christ, très belle dans sa simplicité, qui depuis nous accompagne partout.

Hier, je suis entrée dans une librairie religieuse. Elle proposait des Icônes habillées d'une dorure rutilante qui avalait les visages et les faisait sombrer dans le clinquant.

Ce matin, le ciel délavé baigne de sa clarté les pruniers en fleurs.

La Lumière s'écrit de bien des manières…

Traditionnellement, la perspective d'une icône est inversée. Mais l'iconographe, celui qui le premier a offert sa main à ce silence qui vivait en lui, a-t-il raisonné ? A-t-il analysé toute cette symbolique, l'a-t-il voulue ou a-t-il résonné comme la corde d'une harpe qu'un souffle fait chanter ?

Est-ce que moi, je me pose la question quand, médiévale sans le savoir, j'aplatis et superpose les plans, faisant fi de toute perspective au sens matériel du terme…

Quand je regarde le merveilleux travail de Roublev, je n'en ressens pas la géométrie, mais la Présence… Le "cœur" regarde, écoute, se saisit d'un mystère que notre mental, même éclairé, ne peut que démembrer pour l'analyser…

Et pourtant…

Et pourtant il est indispensable, ce mental, pour écrire, pour dévoiler, pour incarner. Pour proposer.
Il est le trait, le geste qui écrit l'arc d'un sourcil, la courbe d'un visage, la prunelle de l'œil qui offrira de manière inattendue ce regard de conversation si particulier aux icônes.
Il est celui qui œuvre dans la matière crue, qui évalue, mêle et noue les pigments et l'œuf, dose et pèse…
Pèse... 
En hébreux, la Gloire a notion de poids…

Perspective… Du latin perspicere : pénétrer par le regard…
La voilà enfin dévoilée, l'inversion de perspective des icônes traditionnelles.

Elle n'est ni lignes ni fuite, elle est pénétration, rencontre intime de deux regards, de deux présences, celle de l'Indicible, et de celui qui se dit.

Elle est union, dans l'iconographe, de la contemplation et de l'agir. L'une ne peut aller sans l'autre.
Elle est regard du divin qui rejoint notre fragile humanité.

Et la pénètre.

Secrètement, la Tradition a veillé sur cette rencontre. Il est temps peut-être de renverser nos croyances, de vivre enfin la Rencontre, non pas avec un Dieu lointain qui poserait une inaccessible lumière sur la planche peinte et dont nous ne recevrions la Présence que par ricochet, (nous ne pourrions voir Dieu "que de dos") mais avec le regard du Tout Proche, regard pénétrant qui se laisse pénétrer…

Chacun de nous est en vérité lieu de la Rencontre… 


vendredi 11 janvier 2019

Tentations...

La volonté de bien faire, de mieux faire, est une tentation insidieuse  mais redoutable: il y aurait main-mise sur l'icône... 

Faire de son mieux est très différent, non pas dans l'ouvrage, mais dans une vraie liberté d'oeuvrer : recevoir au lieu de prendre, refuser la tentation de la beauté, d'une fécondité qui ne serait que personnelle, de "faire une icône toute seule" comme nous pourrions le chanter! 

Recevons, donc, et faisons de notre mieux, tranquillement, sans hâte. Et quand je dis sans hâte... il arrive que mon mieux, parfois bien misérable, ne s'écrive laborieusement qu'au bout d'une centaine d'heures !


Et la liberté ? Cette liberté si mal perçue, si mal vécue... Liberté d'être, d'accueillir le souffle, de partager la vie, loin de croyances et des dogmes de l'ego. Libre de dire oui et de dire non, non pas par réaction ou entraves émotionnelles, mais dans l'unité et la simplicité.
Nous sommes si souvent fragmentés... La tentation serait de s'emparer d'un fruit vert qui agace les dents et les pinceaux, au lieu de découvrir la patience où  l'âme mûrit pour que s'écrive en son temps... ce qui est là. 

Tentations de la beauté, de la fausse liberté, d'une reproduction qui serait inhabitée, aussi, où l'Esprit étouffe sous les pigments bien appliqués, tentation de l'art seulement, d'une expression personnelle, d'une glorification... égotique...

Et cet autre piège, plus subtil : je suis indigne ou incapable... je n'ai pas le droit...

Osons, amis, nous laisser porter par le vent, sans savoir d'où nous venons, où nous allons, osons l'humilité qui nous fait abandonner le contrôle, le savoir rassurant : ceci symbolise cela, etc.

Osons l'Enfance... Osons lire ce que nous avons écrit sans comprendre, sans questions, et alors, émerveillés, nous reconnaîtrons le passage de l'Esprit...



vendredi 4 janvier 2019

Ici ou là... l'Esprit.

"Le vent souffle où il veut, et toi tu entends sa voix…"

Entendre sa voix ? Se laisser saisir par l'Esprit comme un rameau dans la brise ?

J'entends les grands peupliers au bord du Loing, les feuilles vibrantes des trembles, le frisson des chênes comme risée sur la mer…
Entendre Sa voix serait donc rester souple et tranquille, libre de soi, sans inquiétude ? Certainement.

Ecrire une icône commence donc par une disponibilité, que l'on soit chêne ou roseau, et puis…
Rien.
Rien. Encalminée parfois. 

Juste au creux de soi un prénom ou une intention confiée par un inconnu ou un ami. Alors il faut attendre le souffle comme on espère la brise au brûlant d'un été. Sans impatience. Et puis enfin un frémissement, l'être soupire et s'éveille, se laisse "trembler"… et s'écrit alors cette belle traduction d'André Chouraqui : "ceux qui craignent Dieu" deviennent "les frémissants d'Adonaï".

C'est exactement cela : entendre Sa voix, c'est frémir. Devenir frémissement parce que souffle l'Esprit ici, ou là… et la main se fait docile, le regard veille à rester posé sur l'Image, l'âme fidèle s'attache à écrire ou décrire ce qu'elle voit. C'est tout. Rien de plus.

Comme un blanc peuplier qui chante au bord du Loing…